Jeff Brown, l’enfant battu

Lettre d’excuses
d’un parent en apprentissage

 

Jeff Bown, l'enfant battu

 

Je m’excuse pour t’avoir battu avec mes poings et mes pieds quand tu étais petit et vulnérable . Je m’excuse pour avoir blessé le temple de ton corps. Je m’excuse pour avoir brûlé tes mains, cassé ton doigt, balafré ta chair. Je ne pouvais tout simplement pas te voir, allongé dans une mare de sang et de chagrin. Aveuglée par ma rage refoulée, je voyais un nouveau bouc émissaire sur lequel décharger mon agressivité, j’avais devant moi un nouveau souffres-douleur pour me remplacer. Je comprends désormais que mes injures étaient le paravent de mes blessures. Une habitude ancrée très tôt dans la vie, qu’il était facile de répéter. Injurier plutôt que guérir. De différentes manières, te voir vivant me rappelait que j’étais morte. Je devais t’abattre afin que je puisse restée endormie. En-dessous, je ressentais tant d’amour pour toi, mon cher enfant. Je ne pouvais tout simplement pas l’exprimer. Je ne te demande pas de me pardonner. Tu dois d’abord retrouver ta vérité. Néanmoins, je te prie de t’accorder le droit de guérir et de mener une vie qui est libérée des conséquences de mes actes.

Je m’excuse pour avoir tenté de mettre en veilleuse ta belle lumière. Elle était si éclatante qu’elle menaçait de me laisser dans l’ombre seule avec mon besoin insatisfait d’être le centre d’attraction. Qui m’aurait remarquée en ta présence si égayée. Bien que d’un point de vue chronologique je sois plus âgée que toi lorsque tu es venu au monde, j’étais en fait dans un état de régression émotionnelle, piégée dans un niveau de conscience humaine non-soigné qui dictait mon comportement. J’ai grandi dans une famille narcissique, tous en manque d’amour, chacun criant haut et fort à la vue de nos reflets individuels dans un bassin de reconnaissance trop minuscule. Nos lumières enfouies dans des buissons de honte, aucun n’a jamais senti être vu. Voler la lumière des autres est devenu mon chemin mal-avisé pour m’élever, une tentative maladroite de renforcer une estime de soi diminuée. Je suis tellement désolée d’avoir attaqué l’intégrité de ton être. Tu avais tous les droits d’incarner ta magnificence avec dignité. Tu avais tous les droits de briller.

Je m’excuse de t’avoir calomnié et bafoué. Je m’excuse de t’avoir rendu coupable de ma misère. Je ne pouvais plus contenir ma haine à mon égard et tu ne pouvais pas te défendre. Je me souviens du pire : te dire que ma vie aurait été bien meilleure si tu étais mort à la place de ma fille que j’ai perdue. En lisant ces mots, je vois que je suis presque en train de me détourner de ton image, c’est trop fort de penser que je pouvais te laisser avec tout cela, mais je reste et fais face à ton image. Je la regarde en face non pas parce que je veux effacer tout ce que j’ai fait, mais parce que je te dois bien cela, de rester dans le feu de mes regrets.

Je m’excuse de m’être moquée de toi et de t’avoir diffamé. J’aurais du être consciente des cicatrices que des insultes laissent sur un être vulnérable ; la calomnie était un pilier fondateur de la dynamique familiale. Dans le feu d’un survivalisme désespéré, s’insulter les uns les autres constituait un soulagement momentané de notre douleur chronique de désespoir. Je suis désolée d’avoir continué à exprimer ce mode de fonctionnement à ton égard. Je souhaite tellement pouvoir aller en toi chercher les mots que j’y ai déposés et les retirer. Je sais que tu as intériorisé toutes ces insultes et que tu as cru qu’elles étaient vraies. Je sais qu’elles ont formé ton regard. S’il te plaît, sache que mes messages ne concernaient que moi. Je t’en prie, sache que tu es beau à mes yeux. Et encore plus important, tu es beau à tes yeux. S’il te plaît, guéris des vestiges de ma folie.

Je m’excuse d’avoir retourné les autres contre toi et de t’avoir sans cesse opposé à tes frères et sœurs. Hébergée dans un monde de compétition, ma réalité était divisée en lots de menaces et de protections, d’ennemis et d’amis, eux et nous. Les démons de la dualité : les deux sont inconciliables. Au travers du regard de la peur, les différences égalaient les menaces de survie, plutôt que les occasions d’apprendre. Semblables à des animaux rôdeurs qui grognent, si tu ne te conduisais pas comme nous, tu étais considéré comme l’ennemi. Car tu étais tellement différent de nous tous. Je t’identifiais alors comme un ennemi. J’oubliais notre relation biologique, notre humanité partagée, notre engagement karmique. Je négligeais le pont qui existait entre nos cœurs.

Je suis profondément attristée de t’avoir laissé seul pendant tes années de croissance. Je m’excuse de t’avoir abandonné quand tu avais le plus besoin de moi. Je me souviens de tes pleurs qui réclamaient ma présence, tes efforts infatigables pour être en contact avec moi, des yeux larmoyants derrière la fenêtre du salon quand la voiture démarrait. Je détournais le regard mais je te sentais. Je n’y pouvais rien. D’une certaine façon je te confondais avec le mauvais mariage qui t’avait produit, une union dont je désirais ardemment m’échapper tellement j’étais désespérée. Lorsque je t’ai eu, j’étais si immature au plan émotionnel. Il n’y avait pas de place à l’intérieur de moi pour satisfaire les besoins d’une autre personne. En devenant une véritable adulte, je suis capable d’être en empathie avec ton cœur brisé. Ces dernières années, j’ai passé beaucoup de temps à devenir le parent que tu méritais. Sache que j’ai emprunté, sérieusement, le chemin de guérison.

Je veux que tu saches que je te vois bien mieux maintenant. Je constate la crainte dans laquelle je t’ai laissé. Je vois la manière dont cela influence tes choix de vie, ta disponibilité émotionnelle, tes schémas d’auto-distraction. Je constate à quel point douter de toi, t’empêche de posséder tes pleins pouvoirs. Malgré ma folie, une partie de moi remarquait la façon dont tu te barricadais pour faire face : une respiration superficielle, un cœur blindé et la nécessité de ne pas être vu par les autres. Mais j’ai aussi été la spectatrice de ta manière de surmonter tout cela. J’ai bien vu que tu t’étais fait le champion de ta propre cause. J’ai perçu comment tu transformais la peur en espoir. J’ai vu que tu avais travaillé dur pour grandir. Je suis tellement fière de toi, les mots ne pourront jamais l’exprimer suffisamment.

Les plus grandes réalisations sur la planète sont inconnues des autres : triomphes personnels, tentatives de confiance en silence, réouverture d’un cœur brisé. Le chemin véritable des champions est à l’intérieur : transformer la souffrance en expansion, nettoyer les débris horribles, construire une estime de soi saine, sans béquille. Ceux qui ont réussi le mieux, sont ceux qui ont réussi à croire en quelque chose de bon plutôt que d’être traumatisés et blessés sur les champs de bataille de la vie. Tu es l’un d’entre eux. Tu m’as surmonté. Peu importe ce que tu as accompli d’autre dans ta vie, tu es déjà un champion.

Je suis reconnaissante que tu te sois éloigné de moi il y a de nombreuses années au lieu de revenir vers moi pour être encore tyrannisé. Tu t’es rendu compte que je ne pouvais pas remplir mes devoirs de parent à ton égard et que tu devais regarder ailleurs. Tu avais vraiment raison. En choisissant de te protéger, tu as aussi créé les conditions de ma transformation. En ton absence, en refusant avec détermination de laisser le champ libre à mes schémas, j’ai été obligée de reconnaître mon impact sur toi. Au début j’ai résisté à apprendre, mais l’amour que je ressentais pour toi a pénétré mes lignes de défense et ne m’a pas laissé d’autre choix que de faire le travail. Ce travail de guérison m’a ramenée en arrière dans le temps, l’époque pendant laquelle nous étions ensemble et aussi aux débuts de ma vie. Ah, le pouvoir du temps jadis, l’influence des sentiments non-résolus sur notre conscience de maintenant. J’ai essayé de les désarmer en les observant; cela s’est révélé complètement inefficace. Tu ne peux pas soigner et résoudre tes problèmes émotionnels avec ta tête. Ton mal-être émotionnel ne s’évapore pas parce que tu le regardes. Tu ne peux soigner ton cœur qu’avec le cœur. Je n’avais pas d’autre choix que de refaire le chemin à l’envers et de revivre mes sentiments. De ce point de vue, tu as été mon plus grand professeur, celui qui m’a rendu mon cœur.

Avec les années, mon armure émotionnelle a fondu. J’ai perdu l’énergie que j’avais autrefois de me distraire de ma vérité. Je suis devenue fatiguée d’être fausse, d’être piégée dans mes dénis et mes projections. Et quelque chose a grandi en moi : la volonté de voir ce que j’ai commis et de reconnaître les choses que j’ai ratées. Je ne sais pas si je bénéficierai d’une autre incarnation pour faire mieux, mais je veux exprimer une intention bienveillante avant de mourir. Je veux vivre dans la vérité au moment où je fermerai les yeux à cette vie çi. Certes, une partie de la vérité m’horrifie. Je sais quels ont été mes actes. Je connais la violence de mon cœur. Et j’en connais les causes: le survivalisme désespéré qui a harcelé ma lignée familiale, la coupure de mon courant émotionnel, l’accumulation de ressentiments. Mais je sais aussi que j’ai le choix. Je pouvais entendre cette voix d’amour qui me rappelait à l’ordre pendant ces actes de violence, mais je choisissais de continuer. J’étais influencée par mon enfance, mais j’ai choisis seule mon chemin. Je suis responsable de ces choix, devant Dieu et devant toi

Notre société est en train de traverser le pont du survivalisme vers l’authenticité de l’être. J’ai foi dans le fait qu’un jour nous avancerons à partir de l’amour. Je l’ai fait et je suis confiant dans le fait que les autres vont suivre. Dans le cadre de ce processus, je demande à tous les tyrans de sortir de leur zone de confort et de faire des efforts avec l’intention de quitter leur paradigme tyrannique. De trouver le courage d’affronter leur rage. De rompre la lignée de conditionnement toxique. De trouver des moyens constructifs d’arrondir les angles. D’entraîner l'(in)conscience collective dans de nouvelles directions. D’apprendre des manières saines de canaliser leur agressivité. Ne le faîtes pas seulement pour les personnes que vous blessez. Faîtes le pour vous-même. Un cœur fermé égale absence de vie.

Je ne sais pas comment Dieu me jugera. Je ne sais non plus comment tu me jugeras. Je suis certaine d’avoir fait tout mon possible pour reconnaître mes actes et ouvrir mon cœur. Je m’agenouille devant la vérité. Sache que je comprends si tu choisis de ne plus être en relation avec moi. Sincèrement, je le comprends. Tu dois être dans la vérité de ton propre processus. Je veux que tu saches que je suis là pour toi si tu choisis d’ouvrir la porte de nouveau. Presque 50 ans plus tard, mais la voie est libre.


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